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Le verdict de l’économiste le plus écouté d’Allemagne

Interview mit Hans-Werner Sinn, Le Point, 2197, p. 44-46, 23.10.2014

Cinglant. Hans-Werner Sinn explique pourquoi la France est plus proche du communisme que de l’économie de marché.

Il est allemand, économiste et porte une barbe fournie. Mais les ressemblances avec Marx s’arrêtent là, parce que Hans-Werner Sinn n’est pas vraiment du genre socialiste. Plutôt un orthodoxe pur et (surtout) dur. Président de l’institut de recherches Ifo, il est l’un des économistes les plus célèbres d’Allemagne – sinon le plus connu. Et une voix toujours écoutée, car il adore briser les tabous et cogner là où ça fait mal. De passage à Paris, à l’Institut de l’entreprise, il tape fort sur l’euro, sur l’Europe. Et, sur la France, encore plus fort.

Le Point : On entend de plus en plus que la crise de l’euro est terminée. Etes-vous d’accord ?
Hans-Werner Sinn: Si l’on parle de crise purement financière, elle est effectivement derrière nous. Mais en revanche la crise de l’économie réelle, elle, ne cesse de s’aggraver depuis l’an dernier. La Grèce, l’Espagne ou le Portugal vont toujours mal. A cela s’ajoute désormais le surplace de deux économies majeures de la zone euro : l’Italie et la France.
Comment en est-on arrivé là?
Tous ces pays sont tombés dans ce que je qualifie, dans mon nouveau livre, de « piège de l’euro ». En faisant massivement baisser les taux d’intérêt de l’Europe du Sud, la monnaie unique a créé une bulle du crédit inflationniste. Tout le monde a emprunté à tout-va : l’Etat pour augmenter les traitements des fonctionnaires, les ménages pour consommer, les entreprises pour acheter de l’immobilier… Les salaires et les crédits se sont mis à progresser bien plus vite que la productivité, ce qui a déprimé la compétitivité.
La situation paraît inextricable…
Elle sera en tout cas extrêmement délicate à résoudre. Les pays du Sud doivent restaurer leur compétitivité à travers une baisse de prix par rapport aux économies concurrentes ou, en tout cas, une inflation moins importante : un tel processus prendra une décennie, si ce n’est plus, car les prix relatifs doivent baisser de 20 à 30 % par rapport aux autres pays de la zone euro. Cette période d’ajustement entraîne forcément une stagnation, voire une chute du PIB, qui contamine les autres. C’est le problème de la France : les pays de la Méditerranée sont des clients importants pour elle ; et ses banques en sont des créanciers majeurs.
Il n’y a pas de solution alternative ?
Si. Certains pays se porteraient mieux s’ils pouvaient temporairement quitter la zone euro.
Mais c’est le tabou ultime !
Les dirigeants européens ont fait de cette hypothèse le scénario catastrophe par excellence, mais seulement parce qu’ils n’ont rien prévu dans ce genre de cas. S’il y avait eu des procédures de sortie puis de réintégration ordonnée, certains pays du Sud auraient pu dévaluer leur monnaie pour regagner en compétitivité, faire les réformes nécessaires pour revenir ensuite dans la zone euro sans s’infliger de purges trop douloureuses.
Cela aurait fait exploser leur dette publique, qui serait restée libellée en euros…
C’est vrai que cette question de la dette devra être résolue. Je propose une grande conférence sur le sujet au cours de laquelle seraient accordés des effacements de dette pour les pays en crise.
Quels pays auraient, selon vous, intérêt à sortir de la zone euro ?
Permettez-moi de ne pas les citer. C’est à chacun de choisir entre une baisse des salaires et des prix et une sortie de l’euro. Cela ressemble à un choix entre peste et choléra. Mais je suis sûr que sortir de la monnaie unique, puis dévaluer plutôt que baisser violemment les salaires, est moins douloureux pour la population et moins destructeur pour la zone euro.
Ne craignez-vous pas qu’un pays sorti de la zone euro pour regagner sa compétitivité n’y revienne jamais ?
Non, parce que l’euro a des avantages. Un système de taux de change flottant n’est jamais bon, il crée trop d’incertitudes pour les acteurs économiques. On l’a bien vu quand le système de Bretton Woods a volé en éclats. Et puis, c’est un beau projet politique… Je suis convaincu de l’intérêt de l’euro, même si je suis tout aussi convaincu que ce fut une erreur historique d’introduire la monnaie dans ces conditions.
A qui la faute ?
On a accepté des pays bien trop endettés à l’intérieur de l’euro. Le traité de Maastricht fixait un plafond à 60 % du PIB, mais cela n’a pas été respecté : l’Italie est entrée avec presque deux fois plus de dette ! Rien n’a été fait non plus pour surveiller les dérives de compétitivité. Quel que soit le point de vue, l’instauration de l’euro dans ces conditions a été une catastrophe. D’autant qu’elle reposait sur un mauvais diagnostic : Helmut Kohl expliquait qu’il fallait faire la monnaie unique pour consolider la paix en Europe. Aujourd’hui, on voit bien qu’elle a attisé l’animosité dans certains pays du Sud vis-à-vis d’autres Etats. Il y a aujourd’hui bien plus de tensions que je n’en ai vu dans ma vie.
Pour Paris, la solution est toute trouvée. Il faut que la Banque centrale européenne (BCE) fasse tourner la planche à billets à plein régime.
Mais c’est déjà ce qu’elle fait ! Et croyez-moi, cela n’incite pas les pays à faire les réformes pourtant in-dispensables. Cela les pousse au contraire à continuer à s’endetter à peu de frais. La situation actuelle n’est pas une solution, c’est une catastrophe !
Mais vous ne pouvez pas nier que c’est son président, Mario Draghi, qui a sauvé l’euro en 2012 grâce à son outil de rachat de dette d’Etat !
Il a peut-être sauvé l’euro pour l’instant, mais il a laissé l’Europe sur la voie d’une très longue stagnation. Surtout, il a violé son mandat : que je sache, la BCE n’a pas la même mission que la Réserve fédérale améri-caine (Fed). Même la Fed ne rachète pas de dette des Etats fédérés. Elle ne peut acheter que de la dette publique de l’Etat fédéral, en aucun cas celle d’un Etat comme la Californie. Or c’est justement ce que la BCE a fait et se dit prête à refaire.
La solution est donc de créer des eurobonds, ces emprunts qui seraient émis par l’Europe ?
Non. Quand la BCE achète des emprunts d’Etat, elle les transforme déjà de facto en eurobonds. Et le grand problème des eurobonds, c’est qu’ils élimineraient tout écart de taux d’intérêt entre les pays de l’euro. On a vu lors des dix premières années de la monnaie unique les dérives que la baisse artificielle des taux d’intérêt a pu engendrer. Les écarts de taux sont nécessaires pour limiter la tendance à l’endettement.
Une nouvelle fois, la France ne respecte pas ses promesses de réduire son déficit public. Est-elle encore crédible ?
Oui.
Ah bon ?
Oui, mais seulement parce que tout le monde sait qu’elle a encore assez de poids politique pour faire plier ses partenaires. C’est tout.
Est-ce vraiment la seule raison ?
Oui. Parce que sinon le manque de compétitivité de l’économie française engendrerait une perte de confiance chez les investisseurs. Le secteur manufacturier est en train de mourir ou est du moins très malade. Sa part dans le PIB n’est plus que de 9 %, la désindustrialisation n’est pas un mythe. La France a rapatrié dans le secteur public tous les gens, ou leurs enfants, qui avaient perdu leur emploi dans le privé. La France compte deux fois plus de fonctionnaires que l’Allemagne si on compare leur nombre pour 1 000 habitants. Et puis la part des dépenses publiques s’élève à près de 57 % du PIB chez vous, contre 44 % en Allemagne. Certes, tout cela peut s’apparenter à une solution, car cela évite de mettre des gens au chômage et de les voir descendre dans la rue. Mais quels sont réellement leur travail, leur productivité ?
La France est donc bien l’homme malade de la zone euro ?
Je dirais plutôt que la France appartient à un groupe de pays dont l’économie est malade. Avec l’Italie, notamment. Souvenez-vous, voilà dix ans, l’Allemagne était l’homme malade de l’Europe, personne ne voulait y investir, le chômage avait explosé. Et il y a eu les réformes Schröder, vous connaissez la suite… La France d’aujourd’hui, c’est l’Allemagne d’il y a dix ans.
François Hollande a décidé de tout miser sur la compétitivité… Il ne cesse de le clamer !
C’est bien (rires). Mais on ne juge l’arbre qu’à ses fruits. Il faut donc attendre de voir ce qui est réellement fait. Le smic, les 35 heures, l’énorme secteur public, tout cela pose problème. Avec le Danemark, la France est le pays le plus socialiste du monde développé. Si vous considérez que 0 % du PIB de dépenses publiques est une pure économie de marché et que 100 % est un communisme total, alors la France est plus proche du communisme que d’une économie de marché.
Quel serait le modèle à suivre pour la France ? L’Allemagne de Schröder ? La Suède ?
La Suède, en 1991-1992, traversait une profonde crise. Le gouvernement a incité les gens à travailler plutôt qu’à toucher des indemnités, a profondément diminué la part de l’Etat dans l’économie, a libéralisé de nombreux secteurs… A l’époque, c’était le pays le plus socialiste d’Europe, avec le taux le plus élevé de dépenses publiques ; désormais, la Suède a beaucoup diminué ses dépenses publiques, même si elles ne sont pas encore descendues sous les 50 % du PIB.
Pour s’en sortir, les Suédois ont profondément dévalué leur monnaie. Si on vous suit, la seule voie praticable pour la France est donc de sortir de l’euro pour mener des réformes à la suédoise.
(Rires) Non, la France ne doit pas sortir de l’euro, mais elle doit bien mener une dévaluation interne : selon Goldman Sachs, elle doit dévaluer ses prix de 20 % par rapport à la moyenne de la zone euro pour retrouver de la compétitivité.
Donc, quand Hollande fait de la déflation notre principal problème, ce serait plutôt notre principale solution…
Je ne parle pas de déflation en tant que telle, mais de déflation par rapport aux autres pays de la zone euro. Pour la France, qui est un pays bien trop cher, il faudrait un taux d’inflation de 0 %, pendant que d’autres pays comme l’Allemagne affichent une hausse des prix de plusieurs points de pourcentage.
La solution passe aussi par l’Allemagne. Elle pourrait augmenter ses salaires pour rééquilibrer la zone euro, comme le réclame la France.
Oui, l’Allemagne doit aussi aug-menter les salaires et les prix pour aider les autres. Mais il faut relativiser. Pour que les pays du Sud deviennent compétitifs sans déflation face à l’Allemagne, Goldman Sachs a calculé que les prix en Allemagne devaient augmenter de 50 %, voire plus. Je ne le recommande bien sûr pas ! Alors, certes, l’Allemagne doit voir ses prix augmenter un peu, mais les autres doivent parallèlement faire baisser les leurs ou bien sortir temporairement de l’euro. Attention, cependant : l’option d’une sortie temporaire de l’euro ne doit pas s’appliquer à de grands pays comme la France ou l’Italie.
En une phrase, comment qualifieriez-vous François Hollande ?
L’homme des illusions socialistes.

Repères

1948 : naissance en Westphalie
1984 : devient professeur à l’université de Munich.
1999 : nommé président du think tank et institut de recherches Ifo.
2003 : son livre « L’Allemagne peutelle encore être sauvée ? » se vend à plus de 100 000 exemplaires outre-Rhin et inspire les réformes Schröder.
2013 : classé « économiste le plus influent d’Allemagne » par la Frankfurter Allgemeine Zeitung.
2014 : sortie de son livre (en anglais), « The Euro Trap », aux presses universitaires d’Oxford. 

L’Allemagne loin devant

Taux de chômage : 4,9 % de la population active (10,5 % en France).
Excédent budgétaire 2015 : + 0,2 % du PIB (– 4,3 % en France).
Dette publique en 2015 : 72,5 % du PIB (97,2 % en France).
Taux de dépenses publiques : 44 % du PIB (56,1 % en France).
Balance courante 2015 : 228,4 milliards de dollars (– 30,7 milliards en France).
Sources : Eurostat, FMI, Bercy.

Fronde sociale outre-Rhin

Et si François Hollande avait trouvé ses meilleurs alliés chez les salariés allemands, lui qui ne cesse de réclamer des hausses de salaire outre-Rhin pour que la France retrouve de la compétitivité ? Depuis plusieurs semaines, l’Allemagne fait face à deux mouvements sociaux d’ampleur. L’un chez Deutsche Bahn, la SNCF allemande, où les cheminots réclament une hausse de salaire de 5 % ; les conducteurs viennent même de mener leur troisième grève en moins d’un mois, avec les perturbations les plus violentes depuis 2008. L’autre chez Lufthansa, où les pilotes veulent pouvoir encore partir en préretraite à 55 ans et ont mené leur huitième journée de protestation depuis janvier. Mais ça reste quand même l’Allemagne : pas de chaos comme en France, car les contestataires n’enchaînent pas les journées de grève et des solutions de substitution sont parfois trouvées. Reste que la grogne pourrait s’étendre : le puissant syndicat IG Metall, symbole de la cogestion à l’allemande, qui avait accepté dix années de modération salariale dans l’industrie, va demander cet automne des augmentations de 3 %.

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