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Hans-Werner Sinn : « La politique de la BCE encourage les États à s’endetter toujours plus »

Interview mit Hans-Werner Sinn, www.lemonde.fr 07.10.2014

Président de l’IFO, l’institut de conjoncture de Munich, Hans-Werner Sinn est l’un des économistes les plus influents d’Allemagne et, l’un des plus critiques envers la zone euro. Il vient de publier The Euro trap, Le piège de l’euro, aux presses universitaires d’Oxford. Selon lui, la Banque centrale européenne (BCE) outrepasse dangereusement son mandat. Il explique pourquoi au Monde.

La BCE a lancé un programme d’achat d’actifs titrisés, les « ABS », pour contrer la menace de la déflation. Cela peut-il fonctionner ?

Oui, peut-être. Mais le risque de déflation est exagéré. L’inflation est en effet temporairement faible du fait de la baisse du prix de l’énergie, mais cela ne durera pas. En vérité, la BCE cherche surtout à soutenir les banques, afin que celles-ci passent sans dommage les tests de résistance, préalables à la construction de l’union bancaire. Comme nombre d’entre elles détiennent des actifs problématiques dans leur bilan, la BCE va racheter une partie de ces actifs. Ce faisant, elle ne respecte pas la mission qui lui a été confiée par les traités européens.

La BCE outrepasse selon vous son mandat. Est-ce si grave ?

C’est très grave. Beaucoup de mesures prises par cette institution depuis la crise visent en vérité à renflouer les États, les banques et le secteur privé. Certains programmes, comme le SMP (achat de titres souverains sur le marché secondaire) sont une forme à peine masquée de mutualisation des dettes, faisant courir un risque majeur aux contribuables européens. Cette politique est dirigiste et ne correspond pas au cadre d’une économie de marché. La BCE agit comme un prêteur en dernier ressort, comme la Réserve Fédérale [Fed] pour l’Etat fédéral américain. Cela ne relève pas de son mandat ! Par ailleurs, même la Fed n’achète jamais les emprunts des états américains, les laissant ainsi faire faillite, ce qui fait porter le poids d’un tel développement aux investisseurs.

Les mesures de la BCE ont pourtant permis, en 2012, d’éteindre la crise des dettes souveraines.

Oui, bien sûr, même si cela ne s’est pas fait dans le respect des traités européens. Et il y a eu des effets secondaires. Le principe de base de la zone euro était celui du non-renflouement des États (non « bail-out ») par la BCE. Les pertes devaient porter les investisseurs au lieu des contribuables, mais cela n’est pas respecté. Prenez l’OMT, cette promesse qu’a fait le président de la BCE, Mario Draghi, aux investisseurs en septembre 2012, à savoir que l’institution rachèterait tous les titres de dette publique qu’ils détiennent en cas de problème. Une forme d’assurance gratuite, en somme. La BCE estime que cela a stoppé l’envolée des taux d’intérêt souverains, qui ont chuté depuis. Sauf qu’en déclenchant cette baisse, l’OMT a en vérité encouragé les États à continuer de s’endetter plutôt que d’agir pour redresser leurs finances publiques. Les remèdes de la BCE sont une aide à court terme, mais à long terme ils mènent l’Europe dans une crise de dettes encore plus grande.

L’action de Mario Draghi a également contribué à faire baisser l’euro face au dollar depuis le mois de mai. Faut-il s’en réjouir ?

Il est vrai qu’un euro plus bas facilitera les ajustements à l’œuvre dans le sud de la zone euro, et il importera plus d’inflation en l’Allemagne. En tant qu’économiste, je trouve cela bien. Mais là aussi, agir sur le taux de change ne relève pas du mandat de la BCE.

M. Draghi estime que si elles s’accompagnent de réformes structurelles et de plus flexibilité budgétaire, les mesures prises par la BCE permettront de restaurer la croissance. Cela suffira-t-il?

Mario Draghi a raison de pointer la responsabilité des gouvernements, qui n’en font pas assez en matière de réformes. Mais il a tort d’imaginer que sa politique d’assouplissement monétaire les incitera à poursuivre les réformes. Bien au contraire, elle les incitera à relâcher les efforts ! C’est un fait : les gouvernements qui prétendent aujourd’hui lancer des réformes en font trop peu, ils profitent surtout des largesses de la BCE pour se reposer sur leurs lauriers. Poursuivre dans cette voie nous conduira droit dans le mur.

La zone euro ne pourrait-elle pas s’inspirer des mesures prises par le Japon pour sortir de la déflation ?

Il est vrai que le plan du premier ministre Shinzo Abe, cumulant relance monétaire, budgétaire et réformes, est ambitieux. Mais pour l’instant, les résultats sont très décevants. Le yen a baissé face aux autres devises, mais l’économie japonaise ne va pas mieux. C’est en partie dû à la grande erreur commise par l’Archipel après la crise de 1997 : il a laissé ses banques survivre, même celles affichant un bilan dans un état lamentable. Les pertes ont été dissimulées alors qu’il aurait fallu assainir le secteur. Les taux d’intérêt ont été abaissés à zéro et la dette publique s’est envolée au-delà de 240 % du PIB. Plus de relance budgétaire et monétaire dans ce pays est aujourd’hui inconcevable.

Assainir le secteur bancaire : c’est bien ce que la zone euro est en train de faire, avec les tests de résistance et la construction de l’union bancaire !

Oui, l’union bancaire est un pas dans la bonne direction. Je crains seulement que l’on ne traite les banques avec trop de ménagement. Comme le Japon, la zone euro a sauvé ses banques au lieu de laisser les plus fragiles mourir, comme l’ont fait les États-Unis : plusieurs centaines d’établissements y ont fait faillite depuis 2008 et désormais, la croissance repart ! Nous avons aujourd’hui trop de banques en Europe. Là aussi, la zone euro a emprunté la mauvaise voie en confiant la supervision bancaire à la BCE. Celle-ci ne peut pas être le juge des établissements à qui elle distribue par ailleurs des crédits bon marché. Elle ne se montrera jamais suffisamment stricte à leur égard. Il aurait mieux valu confier cette mission à une nouvelle institution.

La France est-elle l’homme malade de l’Europe ?

Disons qu’elle fait partie d’un groupe de pays malades, mais qu’elle n’est pas le plus mal au point d’entre eux. Néanmoins, comme les principaux clients des entreprises et les banques françaises sont au sud de la zone euro, son économie est aujourd’hui en péril.

L’Allemagne n’est pas non plus un exemple dans tous les domaines : le FOnds monétaire international (FMI) estime qu’elle n’investit pas suffisamment dans ses infrastructures. Êtes-vous d’accord ?

Absolument. L’Allemagne n’a pas investi suffisamment en la matière pendant longtemps : elle doit aujourd’hui faire plus. Mais cela ne signifie pas qu’il faut financer les nouveaux investissements par de l’endettement ! Il faudrait plutôt réduire nos dépenses de consommation. Il y a de la marge.

Les velléités d’indépendance en Écosse ou en Catalogne, la montée des eurosceptiques, ne représentent-elles pas, pour l’Europe, un risque politique plus élevé encore que les problèmes économiques ?

Oui, c’est en grande partie le résultat de la situation misérable en Europe. Même la Grande-Bretagne souffre car ses voisins souffrent. L’Espagne est la grande victime de l’euro. Et la France est en passe d’être engouffrée. Les mouvements eurosceptiques ou indépendantistes se nourrissent justement des problèmes économiques. La faible croissance et le chômage élevé conduisent certains à envisager des solutions radicales.

L’émergence des anti-euro en Allemagne peut-elle conduire Angela Merkel à durcir ses positions envers ses partenaires ?

Oui. De la même façon qu’avant les élections législatives allemandes, la chancelière s’était rapprochée des partis de centre-gauche pour séduire leurs électeurs, il est possible qu’elle se montre beaucoup moins conciliante envers les largesses de la BCE, et beaucoup plus réticente à toutes les formes de mutualisation des dettes publiques, pour rassurer les électeurs de l’AfD, le parti eurosceptique. Jusqu’à présent, elle a donné son blanc-seing à l’OMT, mais elle pourrait ne plus le faire à l’avenir, d’autant que la cour constitutionnelle allemande juge ce programme non conforme à son mandat.

Comment imaginez-vous le futur de l’Europe ?

Si elle adopte les bonnes solutions, avec une sortie temporaire des États qui le souhaitent, et une discipline budgétaire renforcée pour les autres, nous pourrions à terme, dans le scénario idéal, construire les États-Unis d’Europe, sur le modèle de la confédération Suisse. Il y aurait un vrai parlement élu par les citoyens, un budget commun, une union monétaire renforcée. Mais avant d’en arriver là, il faudra également bâtir une armée commune : historiquement, c’est par là qu’ont commencé toutes les confédérations étatiques, et c’est par là que nous aurions dû commencer.

L’Union européenne a-t-elle encore un projet politique ?

Oui. Il est de créer les bases d’une paix durable, comme le voulaient François Mitterrand et Helmut Kohl : c’est toujours d’actualité. Mais il devrait aussi être d’établir une prospérité économique durable. C’est ce que souhaitent et ce dont ont besoin tous les citoyens.

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