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Sauver l'europe de la faillite

Interview mit Hans-Werner Sinn, Politique Internationale, 01.10.2011, Nr. 133, S. 111

Entretien avec Hans-Werner SINN Président de l'Institut d'économie de Munich (Ifo).

 

Cet entretien a été conduit par Jean-Paul Picaper Représentant à Berlin de Politique Internationale et de Valeurs Actuelles.


Né en 1948 à Brake, en Westphalie, Hans-Werner Sinn est professeur d'économie politique depuis 1983. Considéré comme l'un des tout premiers économistes de son pays, il a enseigné à Mannheim et à Münster, ainsi que dans diverses universités en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Scandinavie, en Israël, au Canada et aux États-Unis. Professeur d'économie politique au Centre d'études économiques de l'Université Ludwig Maximilian de Munich, il dirige le prestigieux Institut d'économie de cette même ville (Ifo). Son ouvrage Le Capitalisme de casino (1), paru en 2009 et dans lequel il dénonce les excès de l'économie financière, demeure un best-seller à ce jour. Le professeur Sinn s'est prononcé très tôt, alors que le sujet était encore tabou, en faveur d'un défaut de paiement contrôlé de la Grèce - un scénario qui impliquerait la suspension de son appartenance à l'Union monétaire européenne. D'après lui, les dommages que ce pays a infligés à l'Union monétaire justifieraient un arrêt de l'aide budgétaire que les institutions européennes fournissent à Athènes. Ces dommages ne sont pas encore irréversibles ; mais ils le deviendront si Berlin et Paris continuent à déverser des euros dans le tonneau des Danaïdes athénien. D'autant que ce système ferait des envieux ! L'Allemagne et la France seraient alors conduites à financer des partenaires en difficulté... jusqu'à ce qu'elles se retrouvent acculées, à leur tour, à la banqueroute.
M. Sinn estime surtout que, dans l'état actuel des choses, la Grèce ne peut pas accomplir les efforts qu'on exige d'elle. Pour redevenir concurrentielle, elle devrait tellement abaisser ses prix et salaires qu'une révolution balayerait son gouvernement. La Grèce pourrait, certes, récupérer des forces en dévaluant ; mais une telle dévaluation lui est interdite tant qu'elle reste dans la zone euro. Elle doit donc rétablir sa monnaie nationale, la drachme, puis dévaluer pour écouler ses produits à l'étranger et attirer les touristes grâce à des prix avantageux. Aussi Hans-Werner Sinn conseille-t-il de mettre la Grèce « en congé de l'euro » pour un certain temps. Elle devrait provisoirement fermer ses banques pour neutraliser un assaut des épargnants désireux de récupérer leurs euros et contrôler les frontières pour empêcher ces mêmes épargnants de transférer leurs avoirs à l'étranger - un phénomène déjà très répandu dans ce pays.
Les dirigeants du parti chrétien-social bavarois (CSU), associé au gouvernement Merkel, partagent visiblement le point de vue du professeur Sinn. Prenant le contre-pied d'Angela Merkel et de son ministre des Finances Wolfgang Schäuble, le ministre libéral (FDP) de l'Économie Philipp Rösler a été le premier à déclarer : « Pour stabiliser l'euro, il ne doit pas y avoir d'interdits. » Et d'ajouter : « On peut songer, en cas de nécessité, à une faillite ordonnée de la Grèce si les instruments nécessaires sont à notre disposition.»
Dans l'entretien exclusif qu'il nous a accordé, Hans-Werner Sinn analyse les raisons pour lesquelles l'Union monétaire s'est enfoncée dans l'impasse actuelle, et explique ce qu'il faudrait faire pour en sortir et sauver la monnaie unique.
J.-P. P.

Jean-Paul Picaper - Professeur Sinn, plusieurs dirigeants allemands, en particulier le ministre de l'Économie et vice-chancelier Philipp Rösler, estiment que la Grèce devrait être momentanément mise en quarantaine de l'euro. N'avez-vous pas été le premier à avancer cette thèse ?

Hans-Werner Sinn - Rösler n'a pas exigé de la Grèce qu'elle sorte de l'Union monétaire ; il n'a fait que dire la vérité, à savoir que la Grèce est en faillite. Le chef de l'autre parti allié à la CDU au sein de la coalition gouvernementale, la CSU bavaroise, Horst Seehofer, l'a dit lui aussi. Ils sont tous les deux d'accord. Pour ma part, j'estime que, de toutes les options dont la Grèce dispose actuellement, une sortie de l'euro représenterait, pour elle, le moindre mal. Dans l'état actuel des choses, un tel scénario serait vraiment le mieux indiqué. Tout l'argent que pourrait lui verser la communauté européenne ne compenserait pas les désavantages du dépérissement qui la menace si elle demeure dans la zone euro, où les prix sont trop élevés pour elle. À quoi, en effet, lui servirait-il de préserver un certain niveau de vie quand ses jeunes seraient au chômage et n'auraient plus de perspectives d'avenir? Seule la sortie de l'euro et une dévaluation de 30 %, voire davantage, peuvent réellement sauver la Grèce.

J.-P. P. - Sauf erreur, le traité de Lisbonne dispose qu'un pays membre a la possibilité, s'il le souhaite, de quitter l'Union européenne... mais pas l'Union monétaire. Alors, comment procéder à l'éviction de la Grèce ?

H.-W. S. - La sortie de la zone euro peut être justifiée de diverses manières. De toute façon, personne en Europe ne respecte plus les traités. Mme Lagarde a plusieurs fois admis en public que lors du sauvetage de la Grèce on avait enfreint sciemment le traité de Maastricht. On peut donc enfreindre à nouveau le traité si la Grèce veut sortir de l'Union monétaire tout en restant dans l'Union européenne. Pour satisfaire les juristes, on pourrait procéder ainsi : la Grèce obtient un statut spécial qui la maintient pro forma dans l'Union monétaire, tout en rétablissant temporairement la drachme. Quand elle remplira à nouveau les conditions d'une appartenance pleine et entière à l'Union monétaire, elle pourra y revenir en tant que véritable membre.

J.-P. P. - On entend souvent dire que l'exclusion de la Grèce serait une humiliation pour l'Union monétaire et que la perte de confiance des marchés qui en résulterait aurait des conséquences catastrophiques. Mme Merkel évoque un possible « effet domino »...

H.-W. S. - L'effet domino aura lieu de toute façon si les banques ne peuvent plus venir à la rescousse de la Grèce et que les autres États de l'Union monétaire doivent le faire à leur place. On se contaminerait, entre pays de l'UE, en se repassant les fardeaux les uns aux autres. En tant que contribuable, je préférerais que ce soient les banques qui se contaminent entre elles plutôt que les États. Les marchés sont pris de nervosité quand les investisseurs craignent de ne pouvoir « repasser » aux contribuables leurs dettes souveraines grecques. Les contribuables, quant à eux, s'inquiètent quand les investisseurs tentent de les forcer à payer les charges résultant de leurs erreurs. En ce moment, nous assistons à une partie de poker gigantesque entre, d'une part, les contribuables des pays solvables et, de l'autre, les banques et les autres investisseurs. Celui qui aura les nerfs les moins solides perdra ses avoirs. Mais si l'on voit clair dans ce jeu, alors on peut essuyer les menaces des médias anglo-saxons avec beaucoup plus de flegme. Comme vous le savez, la City de Londres et ses journaux attitrés annoncent la fin du monde quand les contribuables des pays solvables n'assument pas leurs dettes. Mais ce n'est que du bluff. Ce n'est pas le monde qui disparaîtra, mais la fortune des habitués de la City. Mais, après un krach, on retombe bien vite sur ses pieds...

J.-P. P. - L'éventuelle sortie de la Grèce de la zone euro pourrait-elle avoir un effet positif ?

H.-W. S. - Si la Grèce sortait de la zone euro, transformait toutes ses dettes en drachmes et dévaluait, elle pourrait envisager un nouveau départ. Les banques et les autres investisseurs lécheraient leurs plaies et continueraient comme avant. Les États occidentaux devraient sauver celles de leurs banques considérées comme systémiques, de la même manière qu'ils en étaient convenus après la crise de Lehman Brothers le 10 octobre 2008. Cela déclencherait une tempête mais, ensuite, le soleil reprendrait tout son éclat. Je ne pense pas qu'un effondrement du marché interbancaire serait le pire des dangers - à la différence des risques encourus après la faillite de la Lehman en 2008. Pour une raison simple : le sauvetage des banques est assuré et tout le monde aura eu un an pour s'y préparer. Les banques françaises ont pu se débarrasser d'une grande partie de leurs valeurs mobilières grecques en les revendant à la Banque centrale européenne. Les contribuables européens ont déjà considérablement été mis à contribution. Va-t-on encore continuer à les surcharger ? Le verre est plein, ça suffit !

J.-P. P. - Vous suggérez donc que l'Union monétaire pourrait recouvrer son prestige si la Grèce n'en faisait plus partie ? Ce n'est pas ce qu'on entend dire en général...

H.-W. S. - Pas son prestige, mais son bon fonctionnement. Les marchés et le monde entier voient aujourd'hui que la zone euro ne fonctionne plus. On a besoin d'un modèle convaincant et en bon état. Où est le problème ? Jusqu'à la crise, nous avons eu dans la zone euro une convergence des taux d'intérêt en faveur des pays de la périphérie - Grèce, Portugal, Irlande. Ces pays ont donc obtenu de l'argent à un coût largement inférieur à ce qui aurait été normal. Ce qui a provoqué, chez eux, une hypertrophie inflationniste. Leur économie réelle a crû, c'est vrai ; mais leurs prix et leurs salaires ont grimpé au-delà du raisonnable. Ce phénomène a formé une bulle qui a éclaté quand les marchés n'ont plus été enclins à financer les déficits de leur commerce extérieur. Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Ils sont bloqués sur des salaires et des prix trop élevés pour leurs biens et titres patrimoniaux, et ne savent pas comment financer les déficits qui en résultent en matière d'échanges extérieurs. La communauté européenne cherche à résoudre le problème en remplaçant les crédits privés qui ont afflué dans ces pays par des crédits publics. Dans la zone euro, ce processus passe par la BCE qui a, au cours des trois dernières années et demie, avancé aux pays en difficulté, une somme approchant des 550 milliards d'euros. Mais cette politique d'aide ne fait que cimenter le niveau trop élevé des salaires et des prix, ainsi que les déficits du commerce extérieur des pays qui en sont bénéficiaires. Elle implique donc qu'un flot de crédits devra continuer à s'écouler durablement dans ces pays. On n'est pas sur la bonne voie. Une telle approche vide les caisses des pays qui fournissent cet afflux de crédit. Et, quand ces caisses seront vides, l'euro s'effondrera. Nous pouvons repousser un peu le problème vers l'avenir, mais il ne disparaîtra pas d'un coup de baguette magique. Au contraire : il va empirer, parce que la dette extérieure s'accroîtra chaque année.

J.-P. P. - Quelles sont les options ?

H.-W. S. - Il faut que les pays trop chers pour être concurrentiels deviennent meilleur marché. Il n'y a que deux façons d'y parvenir : soit on reste dans la zone euro et on réduit les prix et les salaires ; soit on la quitte et on dévalue. Ce sont, fondamentalement, les deux seules possibilités qui s'offrent. Toutes les autres solutions techniques dont on discute publiquement doivent obéir à cette évidence basique. Quand la marge de dévaluation requise est petite parce que le déséquilibre n'est pas si grave - je pense que c'est le cas de l'Espagne ou de l'Italie -, on peut régler le problème à l'intérieur de la zone euro en provoquant une phase de stagnation prolongée au cours de laquelle les prix et les salaires montent à peine. Mais, dans le cas de la Grèce, ce n'est pas possible parce que ses salaires et ses prix sont beaucoup trop hauts. Les chiffres sont parlants : la Grèce consomme 17 % de plus que son revenu national ; et le déficit de sa balance des paiements s'élevait récemment à 24 milliards d'euros, soit 10 % de son PIB. Les prix et les salaires grecs doivent, selon certains observateurs, baisser de 20 à 30 %. Certains envisagent même une baisse de 50 %. Une telle baisse n'est pas possible dans la zone euro, mais seulement à l'extérieur de celle-ci. Si l'on procède de cette manière, il y aura certes un « bank run », c'est-à-dire que les Grecs courront vider leurs comptes en banque, ce qui provoquera des faillites bancaires. Mais si l'on choisit l'autre solution - devenir meilleur marché tout en restant dans la zone euro -, ce seront de nombreuses entreprises de l'économie réelle qui feront faillite. Les dettes bancaires ne seront pas supprimées pour autant puisque la baisse générale des prix fera chuter leurs actifs et leurs valeurs patrimoniales. Vous le voyez : quel que soit le sens dans lequel on le tourne, le problème demeure.

J.-P. P. - Tout de même, quelle est la moins mauvaise solution ?

H.-W. S. - Je crois qu'il serait préférable que l'économie réelle survive et que les bilans des banques se consument plutôt que de voir sombrer l'économie réelle. Car on assisterait alors à des scènes de guerre civile et ce ne seraient pas seulement les bilans des banques qui brûleraient, mais les banques elles-mêmes ! Rappelez-vous ce qui s'est passé dans l'entre-deux-guerres en Allemagne... De 1929 à 1933, l'Allemagne avait baissé ses prix de 23 %. Le traité de Versailles et le plan Dawes-Young nous interdisaient de dévaluer parce qu'il était interdit de payer les réparations de guerre en Reichsmarks dévalués. De ce fait, l'Allemagne dut adopter des programmes démentiels d'économies. Dans le cadre des plans de rigueur décrétés dans l'urgence par le chancelier Brüning, les salaires ont chuté de 30 % et les prix de 23 % en quatre ans. Vous savez comment les choses ont évolué ensuite : l'Allemagne s'est retrouvée au bord de la guerre civile, ce qui a mis les nazis en selle. En Grèce, on ne voit pas poindre un danger nazi ; il n'empêche que des programmes d'économies excessifs pourraient pousser ce pays au bord de la guerre civile. Nous assistons déjà à des manifestations et à des émeutes - et cela, alors que les prix et les salaires ne sont pas encore tombés. Jusqu'ici, il ne s'est pas passé grand-chose en Grèce, à la différence de l'Irlande, qui a déjà fait des progrès substantiels.

J.-P. P. - Ne serait-il pas plus simple de mettre deux monnaies en circulation en Grèce, l'euro et la drachme ? En 1923, en pleine crise inflationniste, l'Allemagne s'en était tirée en utilisant deux monnaies parallèles, le Reichsmark et le Rentenmark. On pourrait, aussi, imaginer pour la Grèce un « euro light » au lieu de l'« euro fort » des pays du Nord...

H.-W. S. - En cas de retour à la drachme, l'euro fort resterait de toute façon toujours une monnaie « parallèle » en Grèce, comme le dollar l'est dans le monde. D'ores et déjà, les pays européens de l'Est ont recours à l'euro en tant que monnaie parallèle. Quoi qu'il en soit, ce qui compte, c'est que les contrats (notamment les contrats de travail), mais aussi les reconnaissances de dettes, etc. soient convertis dans la nouvelle monnaie - qui serait, en l'occurrence, la drachme.

J.-P. P. - Il resterait encore - nous en avons parlé - la solution d'une « faillite ordonnée » de la Grèce, telle que l'a recommandée le ministre allemand de l'Économie Philipp Rösler. Mais ce ne serait possible qu'en 2013, quand le Fonds européen de stabilité financière (FESF) (2) se sera transformé en un mécanisme de gestion automatique des crises, le Mécanisme européen de stabilité (MES). Dans ce contexte, à quoi une « faillite ordonnée » pourrait-elle ressembler ?

H.-W. S. - La Grèce est en faillite depuis 2008. Depuis cette année-là, le déficit de sa balance des paiements a été financé à 100 % par la BCE. À partir de l'an dernier, on y a ajouté les plans de sauvetage. Le problème, c'est que la Grèce ne remplit pas ses obligations. Dès cette année, le FMI va certainement cesser de financer la Grèce. Si les pays membres de l'Union monétaire européenne n'assument pas ce financement à sa place, alors la Grèce devra se proclamer en faillite. Je suppose que, une seconde avant cette décision, elle sortira de l'euro, convertira sa dette extérieure en drachmes et procédera à une dévaluation. Elle pourrait alors échapper élégamment à la banqueroute.
Le nouveau MES arrivera trop tard pour la Grèce si la troïka que forment le FMI, la BCE et l'Union européenne respecte les règles qu'elle s'est fixées. Je pense d'ailleurs que ce serait une erreur de recourir au MES pour financer durablement un État. Le MES devra fournir des aides en liquidités en cas de crise soudaine. Mais il ne peut pas devenir une institution communiste de planification et de direction des économies européennes ! Pour ce futur MES, nous aurons besoin d'une procédure qui définira les conditions de l'aide à fournir aux pays en difficulté. Il faudra préciser ce qu'on attendra d'eux et de leurs créanciers. Il faudra, aussi, expliquer quand et comment la mise en faillite légale viendra conclure le processus.

J.-P. P. - Concrètement, comment ce processus se déroulerait-il ?

H.-W. S. - Voici comment je vois les choses. Il faudra segmenter la crise en trois phases. Première phase : la crise des liquidités. Quand un pays ne peut plus solder ses dettes, nous constatons qu'il y a un dysfonctionnement entre lui et les marchés censés l'alimenter en liquidités. C'est un problème de liquidités. Nous l'aiderons alors à payer ses fonctionnaires et à assurer la continuité des services publics. Dans cette phase-là, il recevra donc des crédits, comme c'est actuellement le cas pour la Grèce, le Portugal et l'Irlande. Mais la phase des problèmes de liquidités ne peut pas durer éternellement.
Phase deux, par conséquent : au bout de deux ans environ, il faudra constater que la faillite est imminente. Alors, nous proposerons ce que nous appelons une « coupe » (3) qui s'appliquera aux titres arrivés à échéance, et seulement à eux. Il ne faut pas que tous les titres soient mis simultanément sur la table ni que tous arrivent simultanément à échéance. Les États membres devront annuler les clauses de défauts croisés. Alors on pratiquera une coupe équivalant au rabais subi par ces papiers sur le marché durant les trois derniers mois, au moins 20 %, au plus 50 %, c'est-à-dire qu'on annulera 20 à 50% de la dette, au grand dam des créanciers bien entendu.
Viendra ensuite la phase trois : pour que les créanciers ne soient pas gravement lésés, on convertira les anciens titres souverains, c'est-à-dire les obligations ou emprunts d'État, en nouveaux titres souverains que leurs détenteurs conserveront ou que des investisseurs pourront racheter et sur lesquels ils percevront des intérêts suffisants. Ces nouveaux titres pourront être garantis par la communauté des États de la zone euro à hauteur de 80 %. De cette façon, les investisseurs qui envisagent d'acheter des titres de ces pays seront rassurés : ils sauront qu'ils prennent un risque, mais que ce risque est plafonné. Dans le pire des cas, ils pourraient récupérer tout de suite la moitié de leur argent et, ultérieurement, 20 % de la moitié restante. Le reste serait à la charge de la communauté des pays membres. Cela veut dire que, pour des titres sur dix ans, un intérêt d'un peu plus de 5 % suffirait pour compenser cette perte.
Nous aurions ainsi édifié un système d'intérêts étalés et plafonnés - en fait, un système de quasi-assurance contre les faillites publiques. En d'autres termes, l'investisseur assume le premier risque mais, si les dommages deviennent trop importants, alors la communauté des États membres vient à sa rescousse. C'est un mécanisme permettant d'éviter la panique. Et il empêche les coûts des intérêts des pays concernés de grimper à des niveaux si astronomiques que ces derniers ne pourraient plus les assumer financièrement. Certains observateurs estiment que tous les pays européens doivent avoir les mêmes taux d'intérêt... À mon sens, c'est une erreur absolue. Si les taux d'intérêt sont les mêmes sur le papier, on sait bien que les taux escomptés dans la réalité ne seront pas les mêmes mathématiquement parlant puisque les probabilités de remboursement sont inégales. Pour que les taux d'intérêt correspondent aux réalités comptables, je dois inscrire sur le papier un taux d'intérêt plus élevé pour les pays réputés peu solvables. L'étalement des taux en éventail est donc nécessaire pour inciter les investisseurs à la prudence, afin qu'ils n'injectent pas des capitaux en quantité illimitée dans des pays qui ne sont pas du tout en mesure de les rembourser. Dans une économie de marché, il est fondamental que le capital soit prudent et qu'on soit certain que les intérêts seront payés. L'étalement des taux d'intérêt empêche donc une circulation excessive des capitaux. Or les problèmes de l'Europe sont précisément dus à des flux de capitaux immodérés.

J.-P. P. - D'où venait tout cet argent qui a afflué dans les paniers percés des pays déficitaires ?

H.-W. S. - D'Allemagne. Trop de capital est sorti d'Allemagne avant même que la crise se déclare. L'Allemagne était devenue le deuxième exportateur de capital au monde. Le capital allemand ne s'écoulait pas seulement vers la périphérie de l'Europe (4), bien entendu, mais aussi vers l'Amérique et l'Europe de l'Est. Les pays bénéficiaires ont alors connu un boom économique tandis que l'Allemagne, elle, entrait en récession. Le chancelier Gerhard Schröder avait été contraint de procéder à des réformes douloureuses qui ont, comme vous le savez, abouti à son éviction. Au cours des premières années du XXIe siècle, nous avions le taux d'investissement le plus bas des pays de l'OCDE dans toute l'Europe et un chômage de masse. Lors de cette récession, les importations ont connu une baisse - c'est logique, puisqu'elles dépendent de l'évolution des revenus (5). En même temps, les exportations ont grimpé parce que l'anémie des salaires et des prix rendait les exportations allemandes concurrentielles (6). Et c'est ainsi que l'Allemagne accumula un excédent à l'exportation. C'est, pour moi, l'un des contresens les plus absurdes que commet la classe politique européenne (dans laquelle, d'ailleurs, vous ne rencontrerez guère d'économistes) quand elle estime que l'excédent de sa balance commerciale est un signe de puissance de l'Allemagne. Ce ne peut être le cas, étant donné que les excédents commerciaux sont par définition des sorties de capitaux. Il y a concomitance entre les hémorragies de capitaux et les excédents à l'exportation. Les excédents commerciaux allemands étaient le résultat d'une récession dans notre pays.
Par chance, l'Allemagne possédait une puissante industrie exportatrice. Celle-ci a permis d'exporter sans qu'il soit besoin de renoncer totalement à importer. L'industrie allemande a aussi empêché une contraction massive des revenus en Europe. Dans les autres pays, là où le capital allemand affluait, il y a eu un boom comme je vous l'ai dit, ainsi qu'un recul des exportations. En effet, dans ces pays, la montée des salaires a freiné les exportations et attiré les importations (7). C'est l'une des lois fondamentales du capitalisme : là où va le capital, on assiste à un boom, en même temps qu'on enregistre un déficit du commerce extérieur ; là d'où le capital s'en va, on assiste à une récession qui s'accompagne d'excédents de la balance des exportations. On ne peut donc pas affirmer qu'il serait nécessairement bénéfique d'avoir des excédents commerciaux.

J.-P. P. - Pourtant, pour le commun des mortels, quand un pays exporte, il gagne de l'argent...

H.-W. S. - Oui, mais en l'occurrence la Grèce a payé pour ses importations... avec de l'argent qu'elle avait emprunté ! Une importation nette de capital était la condition préalable d'une importation nette de biens. Vous pouvez voir les choses ainsi : pour payer mes importations, je dois vendre quelque chose au reste du monde. Alors, je vends des biens d'exportation ou des reconnaissances de dettes (8). C'est ce processus de vente de reconnaissances de dettes que nous autres, économistes, nous appelons «importation de capital».

J.-P. P. - L'Allemagne a donc accumulé les dettes de la Grèce et d'autres pays faibles de l'Union européenne. La France en a-t-elle fait de même ?

H.-W. S. - Oui. Les banques françaises ont emprunté de l'argent à l'étranger, souvent en Allemagne, pour acheter avec cet argent emprunté des obligations souveraines grecques. Les banques allemandes étaient, quant à elles, très engagées en Amérique du Nord. Elles y ont perdu énormément d'argent. Les banques françaises, elles, se sont orientées vers la périphérie sud de l'Europe. Elles se sont tirées sans anicroches de la première vague de la crise financière. Mais elles sont maintenant lourdement touchées par la crise de ces pays périphériques.

J.-P. P. - Les créateurs de l'euro avaient pensé que, associée aux critères de stabilité dits « de Maastricht », la monnaie unique stimulerait la convergence entre les pays de la zone euro. Or c'est le contraire qui s'est passé. On parle même aujourd'hui de « déconvergence »...

H.-W. S. - Je ne suis pas d'accord. L'euro a engendré une convergence massive. Les pays économiquement en retard (et aujourd'hui en crise) ont crû d'une manière incroyable. L'Irlande a accumulé, au cours des quinze dernières années, 103 points de croissance ; l'Espagne 50 ; la Grèce également 50 ; et sur cette même période, la croissance allemande n'a augmenté que de 20 points. La convergence des économies réelles a eu lieu. Mais là n'était pas le problème. Le problème, c'est que cette convergence est allée en quelque sorte trop loin. Je m'explique. Du capital affluait dans les pays jusqu'alors pauvres (ce qui était en principe une bonne chose). Ces pays ont connu, je le répète, un boom économique, avec des prix en augmentation. Les investisseurs se sont alors convaincus que ce phénomène allait continuer. Et c'est ainsi que ces pays ont vu affluer trop de capitaux, plus qu'ils ne pouvaient raisonnablement en utiliser dans ce bref laps de temps. D'où la chute de leur compétitivité et leur déficit commercial. Résultat : l'Europe pâtit des flots exagérés de capitaux qui ont créé des bulles vouées à éclater. C'est un problème fondamental. Pour que l'Europe retrouve sa stabilité, nous avons besoin d'un mécanisme qui fera baisser les flux de capitaux. De cette façon, les écarts des soldes commerciaux se réduiront.

J.-P. P. - Une majorité de contribuables allemands redoute que l'Union monétaire devienne une « union des transferts » qui canalisera automatiquement leur argent vers les pays déficitaires, de sorte que le niveau de vie allemand chutera rapidement. Cette crainte vous paraît-elle justifiée ?

H.-W. S. - Elle l'est. Nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation où les marchés s'attendent à ce que les pays qui ont financé leur expansion à crédit ne remboursent pas. D'où leur nervosité. Ils attendent que la France et l'Allemagne les remboursent à leur place. Les marchés ne s'intéressent qu'à une question : Paris et Berlin vont-ils assumer les dettes des pays en crise ou non ? Naturellement, ce n'est pas aussi simple. On commence par substituer un crédit public à un crédit privé. Ensuite seulement, on peut régler le crédit privé. Mais si le crédit privé ne peut être payé, comment le crédit public pourrait-il l'être ? Aussi va-t-on créer des mécanismes politiques qui permettront de s'affranchir du devoir de rembourser. Peut-être la France dispose-t-elle de moyens de pression qui lui permettront de recouvrer ses créances publiques dans la zone euro. Mais l'Allemagne, elle, ne pourra jamais récupérer ses créances. Au Moyen Âge, on tuait de temps à autre les usuriers quand on ne pouvait pas les rembourser. Aujourd'hui, ce n'est plus possible, mais on trouvera bien des moyens de se défiler pour ne pas payer...

J.-P. P. - La Cour constitutionnelle allemande a émis deux avis - un avis politique le 1er juillet 2010 et un avis financier le 7 septembre 2011 - qui donnent au parlement allemand toute latitude pour soustraire la République fédérale à des décisions européennes qui lui paraîtraient anticonstitutionnelles ou allant dans le sens d'une « union des transferts ». L'Allemagne n'est-elle pas en train de prendre congé de l'Union européenne ?

H.-W. S. - L'Union européenne n'est pas une « union des transferts ». Bien au contraire, elle repose sur l'idée de l'indépendance et de la responsabilité des États membres. L'idée de transfert est totalement étrangère à la construction européenne. L'Europe est une zone de libre-échange avec une harmonisation politique, mais dénuée de transferts. Le traité de Maastricht est absolument clair sur ce point. Il évoque le cas d'un État qui ferait banqueroute et précise que, dans un tel cas de figure, un autre État membre ne doit pas l'aider. Vous le voyez : l'aide réciproque n'est pas un élément constitutif de l'UE. Or on est en train de changer cela. On veut automatiser l'entraide. La Cour constitutionnelle allemande s'est donc prononcée : l'Allemagne peut aider les autres pays européens dans des limites déterminées, mais elle n'a pas le droit d'approuver un automatisme qui la rendrait responsable de décisions budgétaires prises par d'autres États. Selon une interprétation unanime, la Cour a ainsi exclu la création d'obligations européennes (9) qui impliqueraient une responsabilité collective pour la politique budgétaire des États.

J.-P. P. - Dans votre livre Le Capitalisme de casino, vous déplorez le fait que l'économie financière se soit détachée de l'économie réelle et qu'elle soit devenue une activité en soi et pour soi. N'est-ce pas notre problème principal ?

H.-W. S. - Il est évident que l'économie financière s'est séparée de l'économie réelle. Des armées de personnes hyper-douées jouent à des jeux de hasard et cherchent à se subtiliser réciproquement de l'argent. À cette échelle, c'est très improductif. Il est improductif que des institutions financières, des banques, des hedge funds, des sociétés d'investissement, fonctionnent avec très peu de capital. Quand il y a très peu de répondant en capital, on opte pour des transactions qui peuvent rapporter de très gros bénéfices mais aussi infliger de très grosses pertes. S'il y a des bénéfices, ils sont privatisés. S'il y a des pertes, on ferme la boutique. Ou bien, s'agissant d'une banque déclarée systémique, on attend l'aide du contribuable. Cette asymétrie des profits et des pertes est pratiquement devenue le fonds de commerce du secteur financier. C'est intolérable. Il faut changer cette situation en forçant les banques à travailler avec beaucoup plus de capital que jusqu'à présent, de sorte que les décideurs, actionnaires et managers élus se responsabilisent et soient plus prudents.

J.-P. P. - Quand Christine Lagarde a souligné, l'été dernier, que les banques européennes devaient se recapitaliser, elle a été critiquée...

H.-W. S. - Elle avait parfaitement raison. Les banques sont sous-capitalisées. Pour éviter une crise, il faut les recapitaliser.

J.-P. P. - Comment le faire ?

H.-W. S. - L'État peut leur dire : vous devez faire en sorte d'augmenter la part de capital propre dans votre volume financier. Si possible, doublez cette part ; au moins, augmentez-la de 50 %. Si vous pouvez trouver ce capital sur le marché privé, c'est parfait. Si ce n'est pas possible, vous devrez accepter mon capital.
Les banques seront ainsi recapitalisées de force. C'est un cadeau qu'on leur fait. En contrepartie, l'État deviendra co-propriétaire des banques. Comme il détiendra des actions, la valeur des anciennes actions tombera. Aux anciens actionnaires de gérer le peu de capital qu'il leur restera avec responsabilité. J'ajoute que l'accord bancaire de Bâle (10) a commis une faute de régulation : il n'a pas contraint les banques à indiquer leur taux de capitalisation quand elles achetaient des obligations souveraines. Le taux de risque, c'est-à-dire le rapport entre les actifs et le capital de base, était égal à zéro. Pour acheter des obligations souveraines grecques et autres, il était égal à zéro virgule zéro. Alors il ne faut pas s'étonner que les banques d'Europe se soient littéralement imprégnées des dettes souveraines de ces pays-là !

J.-P. P. - Les marchés ne sont-ils pas trop enclins à spéculer sur la faillite des États ? Il suffit de répandre le bruit qu'un État est en défaut de paiement pour que les taux d'intérêt des Credit Default Swaps (11) grimpent...

H.-W. S. - Oui, c'est sûr. Les spéculateurs cherchent à faire feu de tout bois, y compris de la banqueroute possible d'un État. Tant qu'un spéculateur isolé n'a pas le pouvoir de modifier les prix du marché, cela ne pose pas problème. Il se contente de suivre l'idée qu'il se fait de ce qui se passe réellement. Mais il y a des moyens de spéculation qui donnent à un individu isolé le pouvoir d'inquiéter les marchés : ce sont les ventes à découvert. La vente à découvert permet aux spéculateurs d'emprunter des dettes souveraines qu'ils n'ont pas achetées (12). Ce qui fait baisser les cours. Quand les cours de ces dettes sont au plus bas, on les rachète. On crée ainsi une volatilité des cours qui, sans ces ventes à découvert, n'existerait pas. C'est pourquoi j'estime que dans cette crise il faut interdire les ventes à découvert. Je me demande, d'ailleurs, pourquoi la France n'a pas suivi l'Allemagne l'an dernier, quand cette dernière les avait interdites.

J.-P. P. - L'Espagne les a également interdites l'été dernier, et elle n'est pas le seul pays à l'avoir fait...

H.-W. S. - C'était absolument indispensable. Les ventes à découvert ne remplissent aucune fonction sensée.

J.-P. P. - Êtes-vous partisan de la création d'une agence européenne de notation ?

H.-W. S. - J'étais favorable à cette idée quand a déferlé la première vague de la crise financière internationale. Pour une raison simple : les agences américaines n'avaient pas évalué correctement les risques américains - peut-être par parti pris. Mais je trouve que, aujourd'hui, ces agences de notation ne sont plus aussi partiales et qu'elles font même du très bon travail concernant l'Europe. En outre, elles ont finalement baissé la note de l'Amérique elle-même ! C'est pourquoi je ne pense pas qu'il soit nécessaire, en ce moment, de fonder une agence de notation européenne. Je crains plutôt que, si nous en créons une dans le contexte actuel, elle ne soit influencée par les dirigeants politiques qui lui demanderont d'embellir l'image de marque de divers pays qui ont déjà perdu leur solvabilité. Or avoir une agence de notation à nous n'arrangerait rien du tout si cette agence venait à présenter la situation de façon biaisée.

J.-P. P. - En France, certaines personnalités politiques - d'extrême droite bien entendu, mais aussi de gauche - fustigent la « dictature des marchés » et proposent de « démondialiser » l'économie française. Qu'en pensez-vous ?

H.-W. S. - Libre à eux de le faire, mais qu'ils n'étendent pas cette méthode à d'autres pays ! L'Allemagne ne les suivrait certainement pas. Cela n'aurait aucun sens. Les gains de prospérité résultent de la division du travail, et donc de la mondialisation.

J.-P. P. - Passons à un autre sujet : l'Union monétaire européenne n'avait-elle pas quelques défauts de construction qui ont accentué les problèmes quand la crise est venue ? Je pense, par exemple, aux sanctions applicables aux États en déficit...

H.-W. S. - Mais ces sanctions n'ont pas été appliquées. Le problème de la zone euro est que nous avons des dispositions budgétaires trop laxistes. C'était le cas avant la crise et rien n'a changé depuis. Et c'est ainsi que la BCE a financé, trois ans de suite, les bilans déficitaires des États en crise. Aucun capital privé n'est arrivé au cours des trois dernières années au Portugal et en Grèce pour combler les déficits gigantesques de ces pays. Au lieu de cela, la BCE a permis à leurs banques centrales de combler les déficits en actionnant la planche à billets. En compensation, on a fermé la planche à billets de la Bundesbank, qui n'a plus pu distribuer de crédits aux banques allemandes. Les pays de la périphérie ont donc pu continuer à vivre ainsi pendant trois ans sans faire le moindre effort.
Je crois que si nous souhaitons mettre en oeuvre un système financier européen, nous devons nous inspirer de l'Amérique. Naturellement, il ne faudrait pas tout prendre dans le système américain ; mais nous devrions copier ce qui fonctionne bien aux États-Unis. Je pense, en particulier, aux circuits monétaires. En Amérique, on ne peut pas imprimer des billets dans un district (13) de la Federal Reserve pour régler les factures d'autres districts sans verser des intérêts considérables à la Federal Reserve de New York. Si on le fait, c'est avec des actions, voire avec des réserves d'or qu'il faut régler la facture. Dans le système de la BCE, le laxisme budgétaire a empêché les pays déficitaires de revenir sur la voie de la vertu. Ce laxisme n'a pas réglé le problème. Au contraire, il l'a aggravé.

J.-P. P. - Quel est le problème principal de la zone euro ?

H.-W. S. - Le déséquilibre des échanges extérieurs, voilà le problème de l'Europe. Nous assistons à une vraie crise des balances des paiements dans l'espace euro - une crise qui ressemble beaucoup à ce que fut la crise des paiements extérieurs dans le système de Bretton Woods. Avant la crise, les banques allemandes prêtaient de l'argent à la Grèce ; cet argent revenait en Allemagne puisque les Grecs achetaient des voitures ou d'autres biens allemands. Depuis que la crise a éclaté, le capital privé ne s'écoule plus vers ces pays et le manque d'argent se fait sentir dans les « PIGS » (Portugal, Italie, Grèce, Espagne). La Bundesbank octroie alors un crédit à la BCE qui aide financièrement les PIGS. Les créances que la Bundesbank accumule vis-à-vis de la BCE ressemblent beaucoup aux créances en billets verts accumulées jadis vis-à-vis de la Fed dans le système de Bretton Woods. Seulement, à l'époque, on pouvait monnayer les billets en bons du Trésor ou même en or ; à l'inverse, aujourd'hui, la banque centrale allemande ne peut plus obtenir de la BCE, en contrepartie de ses créances, des actifs appréciés sur les marchés. Ce mécanisme empêche certes l'effondrement du système, mais il constitue une perte financière énorme pour l'Allemagne. La BCE doit déjà 390 milliards d'euros à la Bundesbank et cette somme grimpe très rapidement. Personne ne pourra jamais rembourser une telle créance. Les biens réels qui sont partis vers d'autres cieux se sont envolés et ne reviendront plus jamais. On a pu lire dans un fameux article du Figaro, lors de la conclusion du traité de Maastricht il y a une vingtaine d'années, une allusion au traité de Versailles (14), affirmant à peu près : « Maintenant, c'est aux Allemands de payer. » Le Figaro ne s'était pas trompé. Vous comprendrez que cela ne nous amuse pas particulièrement...

J.-P. P. - Les Français se posent depuis des années des questions sur le « modèle allemand ». Qu'est-ce qui fait la force de l'économie allemande ?

H.-W. S. - Ce qui distingue nos deux économies, c'est que, en Allemagne, nous misons sur les petites unités de production, les entreprises familiales et non sur les macro-entreprises. S'y ajoute le fait que nous ne conduisons pas une politique industrielle ayant pour objectif de constituer de grandes entreprises et de les protéger.

J.-P. P. - Les Allemands sont largement défavorables à la création d'un gouvernement économique européen...

H.-W. S. - Je ne vois pas à quoi servirait un gouvernement économique européen. Que nous ayons besoin d'une Union politique en plus de l'Union monétaire, c'est plausible ; mais aussi longtemps que je ne saurai pas à quoi elle servira, je ne peux pas imaginer à quoi elle devrait ressembler. En fait, nous n'avons besoin d'un gouvernement économique que pour limiter l'endettement. Mais ce n'est plus nécessaire aujourd'hui puisque les États qui se sont endettés n'obtiennent plus de crédits sur les marchés. Ils ne sont plus alimentés que par des crédits publics provenant des autres pays. C'est pourquoi je pense qu'on n'a pas besoin d'un gouvernement économique qui leur dira de moins recourir au crédit. Il suffit que la communauté des États leur en octroie moins.

J.-P. P. - Peut-être oublions-nous, quand nous comparons l'Europe aux États-Unis, que ces derniers ont une monnaie commune et un marché commun comme nous, mais qu'ils ont en plus un président, une administration centrale et une armée...

H.-W. S. - Tout à fait. Je suis d'avis que nous devons créer les États-Unis d'Europe. Je suis fermement convaincu que l'Europe doit avancer dans ce sens. Mais fonder les États-Unis d'Europe ne signifie pas qu'on doive mutualiser les dettes. Cela signifie qu'on devrait créer une armée commune, n'avoir plus qu'une seule politique étrangère et supprimer les différentes républiques composant l'UE. Mais nous n'en prenons pas le chemin. Nous avons emprunté la mauvaise voie. Tout n'est pas perdu : celui qui s'est trompé de chemin doit s'arrêter, revenir au dernier croisement et s'engager sur l'autre route.

J.-P. P. - Vous parlez de la création d'États-Unis d'Europe. Mais pour cela, il faudrait que chaque État européen y gagne quelque chose. Pensez-vous par exemple que, en échange de la protection que lui offrirait la force de frappe française - une protection particulèrement importante au vu des risques de prolifération nucléaire -, l'Allemagne pourrait accepter d'assumer une partie de la dette commune ?

H.-W. S. - Non. Il n'y aurait aucun sens à mutualiser les dettes locales. Les États fédérés américains ne le font pas eux non plus. D'ailleurs, vous ne pouvez pas faire les choses à moitié, choisir ce qui vous convient et ne mutualiser que ce qui vous arrange. Il faut aller jusqu'au bout du chemin et fonder un État fédéral européen. Il devra être arrimé à une constitution européenne. C'est un très grand projet. J'en suis tout à fait partisan.

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